Frankenstein (1818) vs The Bride ! (2026)

Année de sortie : 2026
Durée : 2h07
Budget : 80 millions de dollars
Box office : 24 millions de dollars
Et un casting 3 étoiles mené par la réalisatrice Maggie Gyllenhaal (femme de Peter Sarsgaard et soeur de Jake Gyllenhaal).
Synopsis
“Rongé par la solitude, Frank (Christian Bale) se rend à Chicago dans les années 1930 et demande au Dr. Euphronious (Annette Bening), scientifique visionnaire, de lui créer une compagne. Ensemble, ils ressuscitent une jeune femme assassinée (Jessie Buckley), et la fiancée prend vie ! Mais la suite des événements dépasse tout ce qu’ils auraient pu imaginer : meurtres, possessions, et un couple hors-la-loi qui se retrouve au centre d’un mouvement social radical et débridé, et d’une histoire d’amour passionnelle et tumultueuse !”

Une ambitieuse création aux multiples facettes
Reposant sur le roman de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818) et inspiré par le film La fiancée de Frankenstein réalisé par James Whale en 1935, Maggie Gyllenhaal, connue pour une précédente adaptation littéraire multi récompensée (The lost daughter, 2021 tiré du roman L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante, 2011) semblait avoir de grandes ambitions pour son deuxième film. Un rêve quelque peu entaché par de nombreuses pistes de réflexion, un féminisme jugé sur affirmé et pataud, ainsi qu’un scénario parfois bancal, pas au niveau du jeu incroyable, quoique délibérément intense, du duo d’acteurs principaux.
En effet, quand le film sort au cinéma en mars 2026, c’est la douche froide. Les critiques acerbes pleuvent, le public déserte les salles et le chiffre au box office fait grise mine : 24 millions de dollars seulement, de quoi temporairement doucher mon envie de regarder cette adaptation d’un de mes romans préférés.
Les critiques sont unanimes, The Bride! est un film “puzzle,” un “collage fragile,” “labyritnhe sur érudit,” lourdement féministe, porté par des personnages informes, vides. Un simple film de gangsters à la Bonnie and Clyde qui “pousse les curseurs au maximum” (extraits de critiques de presse sur Allociné.fr).
Oui mais moi, ce film, je l’ai adoré malgré ses défauts. Je vous explique pourquoi juste après les portraits du roman et de madame Shelley.

Frankenstein or the Modern Prometheus, Mary Shelley, 1818
Elle est la fille d’une philosophe aux idées féministes pour son époque et d’un écrivain politique, Mary Shelley, écrit son plus grand succès lors de vacances entre amis en Suisse. Avec l’une de ses amies, Lord Byron, qui deviendra l’un des plus grands poètes anglais ainsi que son mari Percy Shelley, lui-même poète, Mary participe à un jeu, un défi d’écriture sur le thème de la terreur. Elle se lance alors dans un écrit foisonnant, chef d’œuvre gothique par excellence, Frankenstein. Deux ans durant, elle retravaille son manuscrit et le fait publier anonymement en 1818.
S’en suit une courte vie de couple marié alors que Percy décède 4 ans plus tard, laissant derrière lui une femme brisée par ses nombreuses fausses couches et la perte repétés de ses enfants. Accablée de dettes, en proie à la dépression, Mary Shelley, l’esprit libre qui a désobéi à son père en jetant son dévolu sur le déjà marié Percy Shelley, s’éteint à 53 ans d’une tumeur au cerveau.
4ème de couverture du roman
Victor Frankenstein, scientifique genevois, est recueilli sur la banquise par un équipage faisant route vers le Pôle Nord. Très tourmenté, il livre une histoire à peine croyable au capitaine du bateau : quelque temps auparavant, il est parvenu à donner la vie à une créature surhumaine. Mais celle-ci sème bientôt la terreur autour d’elle. Il raconte alors qu’il n’est venu s’aventurer ici que pour rattraper quelqu’un, sa créature monstrueuse qui s’est montrée redoutablement criminelle dès lors que le Dr. Frankenstein lui a refusé la création d’une congénère.

Similarités et différences
Dans le roman, Frankenstein est le nom du scientifique fou, l’origine de l’affreuse Créature revenue d’entre les morts. Horrifié par son œuvre, il rejette le monstre, le fuit, l’abandonne. Livrée à elle-même, la Chose se terre tant bien que mal parmi les Hommes, s’instruit et développe de bien belles manières et un parler digne des plus grands orateurs. Cependant, la Créature sans nom demeure seule, orpheline de ce pleutre de père qu’elle harcèle pour obtenir une semblable. Essuyant un refus catégorique, le monstre vrille, tue, traque son géniteur et le pousse à l’affrontement.
Dans le film, Frank est la Créature. Syndrome de Stockholm ou revanche douce amer, il porte le diminutif de son créateur originel et se tourne vers une femme forte, figure maternelle dont il a tant manqué dans le roman. Cette mère de substitution lui offre alors une compagne, Ida, ressuscitée d’entre les morts et possédée par Mary Shelley elle-même qui tient à écrire la suite de son roman. Couple meurtrier par nécessité et en cavale, ils sont traqués par un duo de policiers dans une chasse à l’homme haletante à travers les Etats Unis des années 30.
Mais alors qu’est-ce qu’on aime dans ce film ?
Sa scène d’ouverture, pour commencer. En clair obscur, noir et blanc (hommage à la version filmique de 1935), cette séquence où Mary Shelley prend possession d’Ida est l’une des plus fortes et marquantes du film. Image d’outre-tombe minimaliste, mise en scène macabre accompagnée d’un texte percutant, cinglant, tranchant et érudit, le monologue de Shelley est visuellement en totale contradiction avec la suite du film dont les plans sont denses, lourds, surchargés, sur stimulants.
Cette scène ou vérités historiques et folie fictive se mêlent, sonne comme l’écriture d’une suite au roman initial de 1818. On peut alors tout à fait voir ce film comme un manuscrit en cours de rédaction, qui s’écrit au fil du film, change de piste régulièrement, s’égare, saute du coq à l’âne…
Est-ce que je cherche une excuse à ces multiples portes laissées ouvertes, moui peut-être, mais pas si sûr ! Bref, une première scène qui nous embarque immédiatement dans l’esthétique léchée de Lawrence Sher, directeur de la photographie reconnu qui a notamment travaillé sur Joker : folie à deux (2024).
Un couple de gangsters à la Bonnie and Clyde ou bien façon Joker et Harley Quinn, voilà le deuxième aspect qui crée de l’émotion chez nous, spectateurs. Une envie de voir jusqu’où ils iront, une attente, un suspense dans une histoire où Frank est la nuit, un homme qui subit la vie, triste, plein de remords, mortellement solitaire, une ombre littéralement ensevelie sous ses couches de vêtements pour se cacher. Le jour c’est Ida, fraîchement réssucitée, cette folle exubérante, têtue, entière, qui cherche sa place et son rôle en tant que femme. La mort lui a donné une seconde chance, celle de ne pas simplement être “la femme de.” Passée d’un personnage rêvé par la Créature en 1818, à un personnage muet en 1935, Ida, renommée Penelope entre temps, se rebelle, s’émancipe, s’affirme. En fin de film, Frank l’appelle “The bride of Frankenstein” – La mariée de Frankenstein – ce à quoi elle répond dans la version VO “No, just The Bride !” – Non, juste La Mariée ! – On note sa volonté de ne pas être la possession de qui que ce soit, doux écho aux premières scènes dans le restaurant ou Ida, objectifiée, semblait être la propriété de son compagnon. Une façon comme une autre d’emmerder le patriarcat.

Une histoire de femmes où quand le féminisme n’est pas subtil
Si Frankenstein était un roman masculin où seuls les hommes avaient la parole : Créature et créateur, personnages secondaires ; The Bride! est aux antipodes. Un film féminin et féministe, où Shelley se crée son propre monstre comme son pendant qui peut tout changer. Une création aux mœurs légères, à la bouche littéralement sale, et aux idées révolutionnaires qui va semer le chaos partout où elle passe. Un personnage qui, si vous avez lu le roman, n’existe pas. Pure invention, mais quelle invention !
Malheureusement, il se trouve que The Bride! est de ces adaptations filmiques où la place de la femme est décriée, sur exploitée, et où les femmes fortes sont omniprésentes : inspectrice aux manières d’homme mais terriblement tenace et perspicace (Penelope Cruz), Dr. Euphronious, femme de sciences savante, libre et créative ou encore Ida, désabusée, provocatrice et sensible. Si je me considère comme féministe, j’ai tout de même trouvé que là, c’était trop. Too much, comme diraient les américains. C’est à tous les niveaux, maladroit, vindicatif et à un poil de tourner ces propos essentiels et toujours terriblement actuels en ridicule. Il semblerait que les impulsions féministes du film manquent cruellement de finesse et de recul pour être percutantes sans faire tâche dans une production aussi travaillée.
La tâche, parlons-en ! Ce visage angélique, entaché par cette bavure de produit chimique lors de la ressuscitation est l’élément phare de l’équipe de makeup artistes – même si Christian Bale est méconnaissable grâce à ses 5h quotidiennes de makeup et pose de prothèses !
Ida, hormis sa jambe rafistolée et sa coiffure débridée, est physiquement belle : longiligne comme c’était en vogue dans les années 20-30, blonde platine, petite bouche, petite poitrine. Elle est dans ce long métrage tout ce que la Créature est dans le roman – très grand, brun, musclé, parfait. En revanche, sa joue tâchée la poursuit tout au long du film, la rendant sale à l’image, comme si les vérités qu’elle ose déclamer, ces pêchés, ces non-dits et tabous, lui collaient à la peau. On peut y voir un lien très clair avec le roman de Mary Shelley où la Créature, malgré un savoir-être irréprochable, est sans cesse associée à son corps repoussant, à ses défauts physiques dont elle n’est pas à l’origine, mais qu’une personne de sciences a causé.
En ça, les docteurs du film et du roman sont identiques : malgré eux à l’origine d’un mal, aveuglés par leurs découvertes scientifiques majeures. Toutefois, le Dr. Euphronious semble avoir plus de morale que le Dr. Frankenstein en aidant, conseillant, maternant la Créature et son +1.
Si sa robe orange attire l’œil durant les deux heures du film, vibrante, anachronique, iconique, elle me rappelle aussi ces tenues que portent les détenus américains. Ida paraît prisonnière de cette étoffe comme de son rôle de femme dans la société patriarchale, à l’instar de Mary Shelley coincée en elle, esprit libre dans un corps libéré qui se met en scène, se vulgarise sans cesse. Elle murmure, susurre, scande des obscénités ou des insultes, ouvertement sexuelles ou juste dérangeantes dans cette société de l’apparence. Tout, jusqu’à sa posture est désabusé, provoquant, négligé. En totale contradiction avec son vocabulaire recherché, voir ampoulé, rythmique, entêtant, lorsque Mary parle à travers elle. Notons que le monstre du roman est lui aussi un érudit, qui a appris le langage humain grâce à des classiques de la littérature. Un terrain de jeu littéraire que Maggie Gyllenhaal parfait en intégrant le “I’d prefer not to” de Bartleby – cf Bartleby the scrivener écrit par Herman Melville, 1853 – référence anachronique, certes, mais qui permet une mise en abyme, un roman dans un roman ou en l’occurrence, un roman dans un film adapté d’un roman. Une parenthèse que j’ai appréciée et qui m’a fait sourire, mais qui peut aisément perdre un spectateur lambda dans des détails très pointus et non essentiels.

Trop de pistes, pas assez de portes fermées
C’est la sensation que j’ai eu en refermant le roman et après avoir visionné ce film à la fois gothique, baroque et romantique. Comme un “Mais pourquoi ?” général, une incompréhension qui force la relecture, le re visionnage pour en comprendre les subtilités. Un vrai millefeuille qui se dévoile à chaque révision. Par exemple : Mais pourquoi tout cet arc avec Ronnie Reed (Jake Gyllenhaal) que Frank adule ? Qu’apporte-t-il concrètement si ce n’est cette esthétique très théâtrale des décors ainsi qu’une unique scène comme sortie de nulle part où nos protagonistes dansent façon comédie musicale ?
Énormément de pistes, de faux départs, de voies sans issues jaillissent, selon moi maladroitement. Le duo de détectives (Peter Sarsgaard et Penelope Cruz) à la Laurel et Hardy est sous exploité, caricatural et n’apporte que peu en l’état ; cette sombre intrigue de mafia du début est finalement bien vite oubliée ; l’amour obsessionnel de cet acteur idéalisé par Frank comme un parallèle à sa propre envie d’aimer ; la sensibilité à fleur de peau d’Ida point son nez sans jamais qu’on dévoile sa vie ; cette abondance de costumes, tissus, matières qui se froissent et nous engloutit…
Le tout semble former une trame, dense et disparate, d’éléments agglutinés et indigestes à première vue. Mais de plus prêt, elle est l’essence même de la créature de Frankenstein : rafistolée, raccommodée, reprisée, comme un patchwork d’idées assemblées à l’image de son corps dans le roman quoique moins visible dans le film. Pour la Créature, un corps recollé, réassemblé, multiple et pourtant unique. Une identité collage, esthétique forte, contraire au minimalisme tendance ces dernières années au cinéma comme dans nos vies.
En y réfléchissant, ce film est peut-être bien plus fidèle à l’esprit du roman que n’importe quelle autre adaptation. Plus proche de l’état d’esprit du personnage du monstre : un enfant esseulé, renié, forcé à truander pour survivre mais prêt à s’intégrer à cette société qui ne veut pas de lui, le fuit, le repousse et le chasse. Un adulte qui souffre de solitude et se tourne vers une figure parentale, dernier recours, pour obtenir de l’aide, une semblable. Ensemble, ils forment un couple punk de marginaux, monstres de la société, victimes de la société, et ils veulent couler cet ordre préétabli qui paraît pourtant immuable.

Transgression et romantisme
On en revient à elle, cette société paternaliste, tranchante, moralisatrice qui fait de nos personnages filmiques et romanesques, des martyrs souffrant des diktats et des règles impitoyables de la vie en société. Un monde polarisé dans lequel tout est blanc ou noir, une vision manichéenne qui pousse Frank et Ida a la transgression des idées et de l‘ordre établi – on note l’omniprésence du noir et blanc et de sa symbolique à la fois religieuse et payenne tout au long du film.
Maggie Gyllenhaal donne du pouvoir à la femme, l’affrachit et la laisse s’exprimer, mener la danse, parce qu’à bien y regarder, Frank devient un personnage secondaire du film dès la naissance de Penelope. The Bride! avec sa majuscule, comme un nom propre, suivi d’un point d’exclamation constitue le point d’orgue de ce film revendicateur, interpellant. Presque comme une exclamation slogan sur le panneau d’un manifestant.
Pour autant, je peine toujours à comprendre pourquoi Ida ne se choisit pas une autre identité ou un autre prénom. Est-ce que le fait de s’anonymiser la rend plus universelle ? Comme une représentation générale de la gente féminine ? Si vous avez des idées, à vos commentaires §
Ida, est son dead name, une version d’elle-même abandonnée, traumatique ; Pénélope, un prénom donné au hasard des lectures éclairées de Frank qui, comme le monstre du roman, a appris la langue en lisant des œuvres classiques dont la mythologie grecque. La scène dans laquelle il rebaptise Ida a d’ailleurs lieu dans une piscine désaffectée à la mosaïque grecque typique, hasard de dingue, non ? Symbolique de l’eau, du baptême, nouveau départ chinté, truqué, mensonger, Ida ne s’identifie jamais à cette héroïne captivant les foules. Alors pourquoi devenir La Mariée/ La Femme/ La Fiancée ? Pour renforcer la dimension romantique de leur fuite ?
Si dans le roman c’est le duo père/fils qui est à l’honneur, dans le film, Ida et Frank, les martyrs, sont les héros malgré eux d’une tragédie romantique que seule la mort séparera avant une énième mais dernière résurrection que j’ai trouvé poussive – une résurrection ça va, deux ça fait beaucoup. A vrai dire, j’aurais préféré que notre duo périsse. A mon sens, cela aurait mieux servi la cause des époux rebelles punks et révolutionnaires, mais aussi des amants maudits et traqués sans relâche jusqu’à leur mort. Une fin tragique qui aurait fait écho au roman où seule la mort libère, met fin à l’asservissement, la traque, mais également à une vie de souffrances et de malheurs.

On récapituuuuuule !
En somme, si j’ai apprécié les parallèles évidents avec le roman originel et la beauté du film grâce aux détails des costumes, des décors, du maquillage et des ambiances couleurs, certains aspects m’ont déçus, perdus, semblés de trop. Le casting bien qu’incroyable ne nécessitait pas Jake Gyllenhaal, frère de la réalisatrice, pas plus qu’il n’avait besoin de bases triviales comme un crime mafieux, ou d’un duo de détectives caricaturaux pour exister. Le scénario en serait ressorti allégé, laissant plus de place à l’intrigue, à la genèse des personnages, et permettant de raccourcir ce film qui aurait gagné en intensité à être bien plus court.
Même si Maggie Gyllenhaal, la réalisatrice, semble avoir un goût et un certain talent pour les adaptations littéraires, je ne pourrais que lui conseiller d’être plus mesurée, de ne pas pousser les images et la symbolique autant afin de ne pas perdre un public qui recherche un film divertissant, sans devoir faire des heures de recherches pour comprendre son propos. En ce sens, j’entends les critiques qui ont jugé The Bride! élitiste et bobo.
Toutefois, le considérant presque comme un film d’art et essai, je préfère et de loin, le commentaire des Fiches du cinéma : “Entre mélodrame gothique et fresque militante, le film dynamite le mythe de Frankenstein pour en faire une fabuleuse fable féministe.” (Allocine.fr)
Note : 4/5
Marianne

Bravo, quel travail !
Merci beaucoup !
Hyper intéressant, bravo
Merci Johan ! Ça m’a beaucoup plus !